L’obligation du confinement nous fait sortir de cette course éperdue après le temps. En fait de cette idole du temps dans la mythologie grecque, Chronos, ce tyran qui dévore ses fils. Nous retrouvons le temps pour approfondir notre propre vie et nos rapports sociaux.

Je me suis posé la question de quelle manière je peux le vivre, par l’étude en groupe d’un ouvrage de Marie-Anne Le Roux, sœur bénédictine, intitulé « Petit traité sur le temps à vivre ».

Dès le début de son livre, Marie-Anne Le Roux lie le temps comme entité qui rend possible la vie, qui fait éclore la vie. Ses propos n’ont donc rien à voir avec la gestion du temps. Il s’agit de recevoir le temps qui donne un surplus de vie.

Je vous fais part donc de ce qui, à la lecture de cet ouvrage, est en train de faire bouger mon propre rapport au temps.

Deux choses dès le début m’ont touché : premièrement, percevoir le temps non plus dans un sentiment de pression quant aux choses que je veux accomplir, mais comme un cadeau de Dieu pour que la vie se manifeste par des recommencements. Deuxièmement, par rapport au temps auquel nous sommes soumis, je prends plus au sérieux l’interpellation de considérer ma vie comme un don précieux à ne pas gaspiller.

J’en viens maintenant plus particulièrement au chapitre 3, intitulé « Le temps du repos et de la re-création. » Car cette partie de l’ouvrage correspond à beaucoup d’aspects que je redécouvre dans le confinement que nous vivons.

Je perçois à nouveau actuellement, par cette obligation de rester chez soi, le désir bienfaisant de prendre du temps pour soi. Or ces dernières années j’ai remis en question certains aspects égocentrés du développement personnel. D’un côté Jésus nous dit de haïr sa propre vie pour être dans le salut (à bien comprendre évidemment). J’étais plus à l’écoute de cet Evangile radical et commençai à me méfier de la sur-dimension de l’égo dans une certaine littérature du développement personnel. Mais Marie-Anne Le Roux précise ainsi sa pensée : « commencer par s’aimer soi-même ne veut pas dire y donner plus d’importance que l’amour de Dieu ou l’amour des autres. C’est une mise en ordre, pas une proportion ».

Cette ordonnance des choses fut pour moi comme une révélation de ce qu’est véritablement s’aimer soi-même.

Cette période de pandémie, dans notre manière de vivre le temps, a aussi un aspect négatif. Nous sommes envahis toute la journée d’envoi de vidéos, de textes, sur le coronavirus, en plus des communications habituelles. Par notre téléphone portable, par des courriels. J’ai donc goûté avec plaisir l’analyse que fait Marie-Anne Le Roux sur cet envahissement d’informations qui est le propre de notre société numérique. Elle évoque « la nécessité de se déconnecter à un moment de la journée ou dans des temps précis … car on reste joignable partout, il n’y a plus de séparation qui protège, une perte de cette juste protection de soi, de cet espace intérieur … créer la distanciation nécessaire au repos …pratiquement, ménager des sas de décompression ou de désactivation … car il ne suffit pas de s’extraire de son travail, il faut aussi décrocher. »

Les moments de méditation et prière que je vis le matin et parfois à midi, sont bien sûr des moments à part dans la présence de Dieu où j’ai l’impression de sortir de cet envahissement de connexion. Mais je réalise que Marie-Anne Le Roux parle encore d’autres espaces de détente, de décrochement.

Notre temps est marqué par trop de simultané, trop d’informations et donc d’occupations, qui surviennent quasiment au même moment. « L’encombrement se fait par accumulation de choses ordinaires toujours sur le même terrain. » A ce propos, l’image de cet encombrement, que Marie-Anne Le Roux emploie, me parle beaucoup : « Regardez les encombrements aux abords de la ville aux heures de pointe : ne sont-ils pas l’exemple de ce trop simultané ? Très vite, par un même circuit, le plus emprunté, celui du périphérique de nos habitudes, tout s’engorge. »

Ce périphérique où tout s’engorge !

J’ai donc réfléchi à mes engorgements.

D’abord dans ma manière de travailler, j’alterne des moments ralentis avec des temps de suractivité, ce qui occasionne un stress et une fatigue après coup. Je perçois aussi une autre alternance, celle du travail obligatoire et du travail qui me passionne. J’ai aussi un côté sauveur qui fait que de temps en temps je me sens obligé de prendre un engagement qui ne me correspond pas forcément. Et enfin je manque de recul par rapport aux tâches que je crois devoir faire, alors que d’autres le pourraient, ou que celles-ci ne sont pas essentielles. D’où engorgement du périphérique. « Et nous perdons la paix, car nous n’avons plus de disponibilité intérieure, ni cette capacité de recul sur nous-mêmes. »

Pour le moment, je réalise que le seul remède efficace pour moi à l’encombrement du périphérique, ce sont les temps de méditations et de prières, qui m’apaisent dans la communion avec Dieu, et qui font que je ne fonce pas dans le travail. Je trie alors beaucoup plus entre priorités et choses secondaires.

Marie-Anne Le Roux relève d’ailleurs que le temps du Carême est un temps propice pour mieux entrevoir les raisons de cette accumulation d’empressements. « Durant ce temps liturgique, la grâce nous est donnée pour le dépouillement. Dans ce temps … c’est toute l’Eglise qui va dans ce sens et nous entraîne à la suite du Christ qui nous a ouvert la route du détachement. … C’est donc un temps privilégié pour combattre au désert et se désencombrer ».

Ces paroles me font réaliser qu’il s’agit là aussi d’un combat spirituel, ne serait-ce que pour faire le choix de se retirer dans un lieu à part comme le désert. C’est alors que la solitude du confinement devient à son tour féconde. Car aller au désert, c’est aller aux confins.

« C’est le trop de notre surconsommation qui a l’art de créer les besoins et de les rendre insatiables » surenchérit Marie-Anne Le Roux.

Je suis alors interpellé par son appel à la simplicité, et à une vision plus claire pour moi de ce qu’est la sobriété, la tempérance, à modérer mes désirs. Cela calmerait pour moi le binôme bipolaire de surcharge-compensation. Comme celui de stress – internet+TV. Pour faire le choix du binôme solitude, stress – relations re-créatives tel que nous le propose Marie-Anne Le Roux.

Donc son appel, dans l’esprit de l’ascèse chrétienne, de s’abstenir, de nous retenir, pour acquérir une liberté intérieure, une libération de nos entraves, une résurgence (résurrection, re-suscité) de la victoire du Christ dans nos vies, me fait envie.

Tout cela fait écho pour moi à ces deux phases de la règle de la Règle du Tiers Ordre de l’Unité, associé à la communauté des sœurs de Grandchamp :

  • Simplifie ta vie pour offrir à Dieu le meilleur de toi-même. 

  • La simplicité est dans la joie libre de qui renonce à l’obsession de ses progrès ou de ses reculs pour fixer ses regards sur la personne du Christ.

Je suis aussi très encouragé par ce que l’auteure nous dit du repos-appui. Ce repos qui vient de l’appui des autres. Ma tentation comme pasteur est souvent de prendre sur moi, plutôt que de partager la charge. Orgueil spirituel certainement !

Dans les réunions de prière avec le conseil paroissial, par exemple, je le vis tout autrement, heureusement. Il se crée une horizontalité entre nous dans notre dépendance commune à notre Dieu, ce qui est l’essence même de la prière.

Cela me donne l’idée de mieux vivre une intervision avec des amis chrétiens.

Donc « la remise de soi à l’autre dans la confiance », devient un objectif auquel j’aspire plus actuellement.

Cela se rapproche pour moi, en partie, de cette parole de Jacques 5, 16a : « Confessez donc vos péchés les uns aux autres, et priez les uns pour les autres, afin d’être guéris. » Là aussi, un aspect de la foi que j’ai souvent mis aux oubliettes, par peur d’exposer mes vulnérabilités. Mais maintenant je sens le besoin de trouver à nouveau un lieu, des personnes, avec qui le vivre. Pour ressaisir à nouveau, au travers de ce compagnonnage, le pardon de Dieu. Ce pardon qui touche aussi nos habitudes déformées de vivre le temps. Ce pardon qui nous libère des faux besoins et qui nous redonne le temps de Dieu. Voici le jour que fit le Seigneur, qu’il soit pour nous jour de fête et de joie ! (Psaume 118, 24)

Jean-Marie Christen