Notre Père qui es aux cieux                                                               Trélex, 6 février 2011  

Lectures bibliques :   Colossiens 1,1-6

Matthieu 5,13-15 

 

        Comment cette prière, a-t-elle acquis une telle importance que des gens la connaissent par cœur dans toutes les langues du monde? Elle n’a presque rien d’originel, Jésus ne l’a pas inventée. Elle contient les éléments des 18 prières juives qu’on devait dire 3 fois par jour, mais, ce qui la différencie, en beaucoup moins de mots. C’est le simple essentiel devant lequel sont pareils l’homme d’état et l’homme de la rue; le philosophe et le rustre, l’évêque et le plus jeune catéchumène.

        Mais est-elle alors universelle? Elle est constituée de 7 pétitions : les 4 dernières concernent l’humanité et sont donc universelles: les besoins quotidiens tel le pain; le pardon, des moyens de défense contre la tentation et la délivrance du mal. Les 3 premières concernent Dieu : sa nature, son règne et sa volonté. Et c’est tout le contexte de ces 3 premières qui fait de cette prière la prière spécifique des Chrétiens. Jésus dit que nous sommes le sel de la terre et que nous sommes la lumière qui doit montrer le Père qui est aux cieux. C’est que la foi chrétienne a des spécificités qu’il ne faut en aucun cas diminuer ou perdre, comme la force du goût du sel.

        Voyons pour commencer à qui la prière est adressée : Notre Père qui es aux cieux.

        « Notre » pourrait servir d’idéal pour toute l’humanité. Mais ça reste un idéal, une vérité plutôt potentielle qu’actuelle. Le notre dans Notre Père est une référence aux enfants de Dieu dans le sens moral et religieux, pas racial ou national.

        Père. C’est une notion antique, aussi bien hébraïque que grecque. Dans l’AT on dit que Dieu agit « comme un père ». Les stoïques parlaient du père de tout l’univers. Et alors Paul se permet de dire aux païens grecs : « je fléchis les genoux devant le Père, de qui toute famille dans les cieux et sur la terre tire son nom ».

        Ce qui est particulier dans l’enseignement de la prière par Jésus, c’est qu’il s’adresse à Dieu comme Père. A vrai dire, les rabbins de son temps commençaient aussi à le faire. Mais chez Jésus, ça ne reste plus une vague notion; ça devient une relation profonde, d’affection, d’obéissance et de confiance de la part filiale, basée sur la miséricorde, l’amour et le pardon du père. On sait que Jésus s’adressait à Dieu non seulement comme Père mais souvent aussi comme Papa. Voilà la différence.

        Les 3 premières pétitions dans la prière, concernant la nature, le règne et la volonté de Dieu, rappellent le Saint, saint, saint dans la liturgie de la Cène; c’est une phrase de l’Apocalypse qui exprime la plus haute adoration, la plus profonde crainte devant l’ultime pouvoir, majesté et jugement de Dieu. Rapprocher la plus grande majesté à l’idée d’un papa semble l’amoindrir. Mais ça approfondit cette crainte: elle est autant plus terrible que le papa-père, dans son amour pour son enfant, souffre de ses propres jugements; Il est autant plus indigné contre le mal qu’il veut le bien pour son enfant; il est autant plus miséricordieux en tant que Père qu’il accepte de payer le prix de la réconciliation. Et alors autant plus profonde le respect de l’enfant      

        N’est-ce pas dans la nature d’un père de donner, donner, donner? Vous tous qui avez des enfants, vous savez, si vous n’avez pas oublié, le nombre de fois que vous avez tiré d’affaire vos enfants, même en payant vous-mêmes le prix. Donc c’est cette signification d’une relation intime que Jésus donne à Dieu dans la foi chrétienne. La relation religieuse est exprimée en termes de vie de famille. L’être humain a besoin de cette communauté d’amour. L’Eglise a pour base l’amour du père et la dépendance de nous ses enfants.

        Maintenant, certains modernes, dans la ligne de Freud, diraient qu’on ferait mieux de rompre cette relation de dépendance pour devenir pleinement adulte. Et on ne peut pas aujourd’hui ignorer ce problème. Selon Freud, la foi biblique est infantile : Dieu est une illusion qui répond soit au désir inconscient de retrouver l’union avec notre mère, une sorte de musterium fascinorum, soit au besoin d’autorité, d’un dieu de la loi, comme d’un père qui dispenserait son amour ou ses punitions selon notre bonne ou notre mauvaise conduite : une sorte de musterium tremendum. Mais d’autres modernes, psychanalystes eux aussi, en lisant attentivement, s’étonnent de voir que la lecture de Freud, perspicace peut-être, est néanmoins fausse car, de bout à l’autre des Ecritures, le péché est décrit comme le fait de prendre Dieu pour ce qu’il n’est pas, c’est à dire d’adorer l’idole sacrée du désir (lié aux notions psychanalytiques de la mère) ou du Surmoi (du père). « D’un bout à l’autre des Ecritures, l’être humain est appelé à naître à lui-même et à s’ouvrir aux relations dans l’altérité, Dieu étant le Tout autre. » (Thierry de Saussure)  Néanmoins, l’humain a besoin de symboles tel, justement, père pour pouvoir s’exprimer et évoluer vers le stade d’adulte. Sinon les problèmes décrits par la psychanalyse reviennent.

        A ce point, un autre terme symbolique vient sauver d’une confusion anthropomorphique possible l’idée du père avec la réalité terrestre: c’est la notion des cieux: Notre Père qui es aux cieux.

        Qu’est-ce qu’étaient les cieux pour Jésus et ses contemporains? Selon leur « science » de l’univers, le ciel était soit la partie la plus haute d’un océan cosmique entourant la Terre soit une sorte de plafond qui empêchait l’eau de cet océan de tomber sur la Terre. Une sorte d’étendue métallique, le firmament, ou aussi un rideau, ou même la robe de Dieu.

        Rappelons que tout d’abord, Dieu crée les cieux et après, la terre. Les cieux sont primordiaux.  Symboliquement, ça leur donne une importance bien au-delà de tout ce que l’homme peut connaître de la terre. Et cela n’a pas changé, même avec notre science astrophysique moderne. Cette semaine nos catéchumènes de 7e année ont eu le privilège de rencontrer M. Mayor, un paroissien et astrophysicien mondialement connu. Il nous a impressionnés en essayant de nous faire imaginer les distances incommensurables entre les étoiles et les galaxies. Les contemporains de Jésus, sans télescopes, s’intéressaient plus à la signification morale de ces dimensions: Ps 103,11: Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant la bonté de Dieu est grande pour ceux qui le craignent. Sans avoir voyagé en avion, ils pouvaient imaginer ce que la terre ressemblerait de là-haut: Ps 33,13: L’Eternel regarde du haut des cieux, Il voit tous les fils de l’homme, depuis sa demeure, il observe tous les habitants de la terre.

        En dépit de la compréhension pessimiste du dieu de la loi de Freud, ça m’a plu cette semaine d’apprendre que T’ien est le mot chinois pour ciel, T’ien ming vt dire le mandat du ciel, et que T’ien le ciel dans l’antique religion chinoise est le gardien des lois morales de l’homme et des lois physiques de la nature. Notre foi chrétienne ajoute qu’au Ciel il y a le père.

        Ainsi nous avons un père céleste. Un chant parmi mes préférés pose la question « combien grand est Dieu? »

 

Though men may strive to go beyond the reach of space
To walk beyond the distant glimmering stars.
This world’s a room so small within my Father’s house
The open sky but a portion of his yard.

How big is God? How big and wide is his vast domain?
To try to tell these lips can only start;
He’s big enough to rule the mighty universe,
Yet small enough to live within my heart. 

 

Même si l’homme cherche à se promener vers l’autre côté des étoiles

Ce monde n’est qu’une petite chambre dans la maison de mon père, le ciel ouvert un petit coin de sa cour. Combien grand est Dieu? Combien grand son vaste domaine? Mes lèvres ne pourraient que commencer à dire : il est assez grand pour régner sur tout cet univers, mais assez petit pour vivre dans mon cœur.

 

 

 

Que ton Nom soit sanctifié                                                                 Givrins, 13 février 2011

 

Lectures bibliques :           Esaïe 6,1-8a

Exode 3,13-15

Psaume antiphoné 99

Jean 17,24-26  

 

Il y a peu de phrases dans toute la Bible aussi chargée d’importance que ces 5 mots : que ton nom soit sanctifié; plutôt 2 mots, Nom et sanctifié. Commençons par le Nom.

 

« Qu’y a-t-il dans un nom ? dit Romeo à Juliette: Ce que nous appelons rose embaumerait autant sous un autre nom. »

        Pour les gens de la Bible, la réponse aurait été « Tout. Tout est dans le nom ». En Hébreux le nom d’une personne exprime toujours quelque  chose de sa vie. Le nom est la personne-même au point où, si la personne change radicalement son caractère, elle change aussi de nom: Abram en Abraham, Saraï à Sara, Simon en Pierre.

        Ainsi le nom du Dieu d’Israël exprime quelque chose de sa nature, pas de sa nature physique, mais de son caractère. Et parce que le nom divin manifeste la nature divine, ce nom est souvent chargé d’autorité, de pouvoir, et de sainteté. D’où la révérence que les hommes doivent avoir pour le nom de Dieu. D’où aussi l’autorité des prophètes lorsqu’ils parlent en le nom de l’Eternel. La révélation du nom de Dieu dans la Bible est donc la clé pour comprendre la foi biblique. Et lorsque Jésus dit « J’ai manifesté ton Nom », cela veut dire que c’était sa mission de révéler le caractère de Dieu.

        Alors, lorsque Moïse est devant le buisson ardent, entendant la voix du S lui disant de descendre en Egypte, il hésite d’accepter cette mission au nom simplement du Dieu de ses pères. Ça ne suffit pas; aussi bien Israélites qu’Egyptiens vont lui demander « Quel est son nom? » Dans le monde antique, comme dans certaines parties du monde encore à nos jours polythéistes, où les gens sentent autour d’eux toutes sortes de puissances divines, il est important de savoir avec quel type de dieu on a à faire. Le prophète Michée, par ex, déclare ceci : « Tandis que tous les peuples marchent, chacun au nom de son dieu, nous marcherons, nous, au nom de l’Eternel, notre Dieu. »

        Alors, quel est son nom? En fait, Dieu dans la Bible a une quantité de noms qui évoluent avec le temps.

El – c’est le terme générique pour Divin, d’où le nom Allah. Originellement Elohim au pluriel, depuis le temps du polythéisme.

El-Shaddaï – Dieu de la montagne qui évolue dans le sens de D- tout-puissant

El-Elyon – le Très haut,

El-Olam – l’Eternel, le Vivant

Baal – ms oui, un nom qui veut dire seigneur, dans la religion cananéenne; et

Adon – aussi seigneur mais à du grec, Adonis. Remplacé graduellement par le nom Kurios pour éliminer toute confusion.

Roc – le roc d’Israël, le roc du salut.

Père, Roi, Juge, Berger, Le premier et le dernier, l’Ancien des Jours. Voilà quelques noms.

 

Mais avec l’histoire de Moïse, le peuple d’Israël s’embarque dans une aventure avec Dieu qui est radicalement nouvelle. Le nom qui révèle le mieux le caractère de Dieu, c’est ce nouveau nom que Dieu donne à Moïse, un nom qui implique pour Israël une responsabilité éthique : JHWH. Entre spécialistes, on parle du tétragramme. des 4 lettres. Elles sont gravées dans la pierre au-dessus de la synagogue à Lausanne. Essayez de le dire. Les enfants à culte de l’enfance tordent la langue dans tous les sens pour essayer de prononcer ce nom. On pense que ce nom est écrit comme ça sans voyelles pour être justement imprononçable, pour qu’on ne puisse pas prétendre connaître Dieu comme on connaît un autre humain. Et pourtant, les lettres constitue une forme du verbe être, à la fois dans le temps du présent, du passé et du futur. Je suis qui je suis ou je suis qui je serai ou je serai qui j’étais… Donc, le Dieu unique qui EST, l’Absolu, l’inchangeable qui est la source de tout ce qui est. Cela se peut que cette réponse de Dieu à Moïse en forme d’énigme, veut simplement dire qu’il est le Dieu qui est vraiment là pour Moïse, qui l’accompagnera.

        S’il est la source, la cause de tout ce qui vient à l’existence, donc Il n’est pas le Dieu d’Israël uniquement mais de tous l’univers, de tous les peuples du monde. Et ce n’est pas que Moïse l’ait introduit comme un nouveau dieu, mais qu’à partir de l’histoire de Moïse, le peuple a reconnu ce grand Dieu unique, qui avait dirigé leur pères, les patriarches, et qui s’est révélait petit à petit aux humains. On retrouve ce nom raccourci dans par ex halléluyah, ce qui veut dire louons Yahweh; dans Joël – Yahweh est Dieu. Esaïe – Yahweh est le salut. 

        Pour conclure sur ce Nom de Dieu, soulignons que la foi d’Israël n’est pas basée sur une signification cachée ou perdue de ses 4 lettres, mais sur l’évidence historique pour Israël que Jahweh révèle son nom, càd son caractère, à travers ses puissants œuvres salutaires.

        Maintenant, pourquoi prions-nous que ce nom soit sanctifié? Dans la foi chrétienne, ce que nous demandons, en fait, c’est « Notre P, fais que ton caractère éternel, révélé en Christ, soit sanctifié par nous-mêmes et par toute être humain. »

        Rappelez le Décalogue : Tu ne prendras point le nom de l’Eternel, ton Dieu, en vain: tourné positivement, la phrase pourrait être « Sanctifie le nom de l’Eternel, ton Dieu. » Comme aussi dans le 4e commandement : souviens-toi du jour du shabbat pour le sanctifier.

        Dans la Bible tout peut être sanctifié :càd consacré, dédié, séparé pour Dieu: les choses, les lieux et les personnes. Entre parenthèses, il est curieux en français que les Catholiques, qui consacrent des choses, ne consacrent pas les prêtres – ils les ordonnent; et les protestants, qui normalement n’ont pas de rites pour consacrer les choses, comme la maison, par ex, consacrent leurs pasteurs. Je vous avoue, on ne peut pas prendre à la légère le sentiment d’être consacré, mis à part pour le service de Dieu. Et dans les récits de vocations dans la bible, le caractère sacré de Dieu apparait toujours.

        Quand Moïse est attiré vers le buisson ardent, la 1ère chose qu’il comprend, c’est qu’il est sur un terrain vraiment particulier : « ôtes tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ». Le mot saint vient de la même racine que sanctifié. « Saint, saint, saint est l’Eternel des armées », crient les voix célestes dans la vision d’Esaïe lors de sa vocation. Et dans son rêve, dans sa vision révélatrice, Jean voit à travers une porte ouverte dans le ciel, le trône de Dieu et tout autour des Etres vivants qui chantent Saint, saint, saint est le Seigneur  Dieu, le Tout-Puissant, qui était, qui est, et qui vient », reprenant donc plusieurs de ces noms divins que nous avons vu. Le Sanctus dans la liturgie de la Sainte Cène reprend ce chant. Et j’ai demandé à Simon de prendre une version du Sanctus qui, sur l’orgue, suggère cette majesté hors expérience humaine.

        Revenons à la question : quelle est la signification de prier « que ton nom soit sanctifié ». Tout simplement, nous nous encourageons à faire attention à l’image que nous faisons de Dieu: Si nous pensons à lui comme le dieu des armées, nous faisons de lui un dictateur tyrannique; si nous pensons pouvoir esquiver à sa justice, nous diffamons sa souveraineté; si nous pensons être trop insignifiant pour qu’Il nous voie, nous le catégorisons comme étant partiel à la taille, au poids de notre importance physique ou sociale; si nous pensons que nous pouvons nous tourner vers lui seulement quand nous avons besoin, nous faisons du Seigneur de l’univers une ambulance.

        Pendant la nuit, je pensais à l’image de Dieu dans la mentalité de beaucoup de gens, notamment des Vaudois: Dieu est bien souvent trop séparé, sacré, mis à part au point d’être mis à l’écart, comme une église au milieu du village tenue comme un lieu spécial parce qu’illuminée toute la nuit, mais où peu de gens se rendent. Et je voyais un service de thé et de café que j’ai amené une fois de chez moi au Canada. C’est très beau, c’est en argent, et c’est très vieux, parce que ce service était à ma grand-maman. Mais je l’ai très, très rarement utilisé. Pourquoi? Ben, il y a de la vaisselle pour tous les jours, puis il y a le cristal et l’argenterie… Mais non, ce pas vraiment ça. J’aimerais bien l’utiliser, mais d’abord il faudrait le sortir du placard et le polir, parce que c’est toujours terni. Et puis la théière et la cafetière ne retiennent pas la chaleur. Il faudrait une bonne pour courir souvent à la cuisine les remplir du chaud, comme j’ai vu lors de réceptions aux ambassades canadiennes. Est-ce, cette argenterie, tout simplement d’une autre époque? Quelle horreur, si nous voyons notre foi et notre espérance ternie comme je vois ce vieux service en argent. Ce n’est pas ça l’idée de la mis à part, la sanctification, de Dieu.

 

Souviens-toi du jour du repos pour le sanctifier!

En sanctifions les commandements et le nom de Dieu, en tenant comme saint certaines choses et certains lieux, nous sanctifions aussi, bien sûr, l’Eglise et la foi. Ms trop souvent, les gens mettent l’Eglise et la foi tellement à part, comme mon service en argent, qu’ils ne s’en servent jamais.

 

        Le nom de Dieu, donc son existence et son caractère, doit évoquer en nous une crainte mêlée d’admiration, au quotidien et au culte. Nous ne pouvons pas trouver un meilleur exemple qu’en Jésus lui-même : en Jésus qui vivait pleinement la prière qu’il disait. Jean le cite « Père, glorifie ton nom ». Dans sa pensée, dans ses paroles, dans ses actes comme dans son culte, Jésus sanctifiait et glorifiait la nature de Dieu qui est tout et en tous.

 

Amen pour chacun de nous. 

 

 

Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite                                  Duillier, 20 février 2011

 

Le royaume de Dieu : fait ou fantaisie? Praticable ou utopique? réaliste ou idéaliste?  

Lectures bibliques :              Colossions 1,12-20 

Psaume antiphoné 145

Matthieu 4,23-25

 

 

Le problème était de choisir un seul texte sur lequel nous concentrer ce matin, parce que l’idée du royaume et du règne de D est omniprésente dans le NT, mais elle n’est nulle part exposée en tant que concept; sauf en une personne, Jésus Christ. Alors, c’est en Jésus que nous allons voir le royaume.

Nous avons tous instinctivement une idée de quoi il s’agit, le royaume. S’il y a un Dieu au ciel, càd une puissance fondatrice de l’univers, ce Dieu a du le concevoir avec un but; il doit y avoir un plan, une méthode selon laquelle cet univers peut fonctionner.

Le Notre Père donne implicitement une définition du royaume: que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel: la 2e phrase explique la 1ère : le royaume de Dieu est là où sa volonté est faite, comme elle est faite au ciel. Comment, pensez-vous, la volonté de Dieu, serait-elle faite au ciel? Partiellement, sur une planète mais pas sur une autre, dans une forme de vie mais pas dans une autre, chez des individus mais pas dans les arrangements sociaux, pas dans la collectivité?

S’il n’y avait pas un seul régime pour la totalité, quelle sorte de Dieu serait-il? Il y a une légende africaine selon laquelle Dieu est bon et veut du bien pour tout le monde, mais malheureusement il a un imbécile de frère qui se mêle toujours dans ses affaires; et l’ingérence de ce frère faible d’esprit enlève à Dieu toute chance de réussir. C’est drôle comme histoire. Mais si Dieu avait un faible d’esprit pour un frère, il serait faible d’esprit lui-même; s’il n’avait pas un régime couvrant la totalité, si par ex il avait un plan pour le salut de l’âme de l’individu mais pas pour l’ordre social, ou pire encore, s’il voulait sauver vous et moi mais donner la direction de l’ordre social à Mammon (le Dieu de l’argent), son plan pour le monde serait aussi faible que lui. Il serait la moitié d’un dieu régnant sur la moitié d’un royaume avec la moitié d’une intelligence.

Voilà alors un 1er point : C’est la totalité de tout ce qui existe qui doit être sous l’influence du règne de Dieu. Son Royaume est le schéma directeur de l’univers. Et tout ce qui ne s’y adapte pas, tombe.

Voyons maintenant le 2e point: Jésus. Les évangiles présentent Jésus comme le Royaume personnalisé, le royaume incarné. Les 4 évangiles ont 4 accents différents : Matthieu met en valeur le royaume; Marc, la personne du Christ, Luc le côté humain et Jean, l’expérience de vie. Les 4 parlent du Royaume en 4 phases : Matthieu établit un cadre historique et social dans lequel le Royaume sera injecté; Marc présente la personne du Christ comme étant le royaume concrètement en opération; Luc nous montre le royaume en train de développer dans la transformation du matériel humain; et Jean nous rappelle que le Roy est synonyme de Vie. Voilà: le royaume en une Personne transformant d’autres personnes qui, en acceptant ce schéma directeur pour l’individu et pour la société découvrent la vie comme elle se doit d’être vécue. 

Jésus s’est identifié avec le Royaume. Il pouvait alterner, la phrase « à cause de moi » (Mt 10,39 perdra sa vie à cause de moi) avec « à cause du royaume » 19,12. Comme il alternait d’ailleurs les termes royaume et vie (mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie…. Mieux vaut pour toi entrer dans le royaume n’ayant qu’un œil. Marc 9,43-47) En plus, il faisait Vie synonyme de lui-même, en disant « Je suis la vie ».

Mais nous trouvons encore une autre assimilation : le royaume est synonyme de Rédemption (ou salut, ou peut-être aujourd’hui il conviendrait de dire rétablissement ou redressement): Accepter ou recevoir le royaume, c’est recevoir le salut, c’est accepter son rétablissement ainsi que le redressement d’autres personnes.

 23Jésus parcourait toute la Galilée, enseignant dans leurs synagogues, proclamant la bonne nouvelle du Règne et guérissant toute maladie et toute infirmité parmi le peuple.  

Dans ce verset le mouvement du royaume vient rencontrer 3 besoins humains fondamentaux :

en enseignant – pour le rétablissement de l’esprit mental;

en Proclamant – pour le rétablissement de l’âme

en Guérissant – pour le rétablissement du corps,

et tout cela socialement – « parmi le peuple ». Le royaume est le rétablissement  de l’individu et de toute la société; le royaume est la Vie;  nous la recevons en la personne du Christ.

        Prenons encore une autre assimilation : Jésus comme clé du royaume. Un jour Jésus est allé à Césarée de Philippe, où dans un temple il y avait l’image de Caesar, adorée comme divinité, Dieu en chair. C’est précisément là que Jésus a demandé à ses disciples « Qui suis-je au dire des hommes? » César, est-il Dieu en chair? Est-ce donc le pouvoir militaire, politique, économique empirique qui montre le schéma directeur? Ou bien est-ce moi Dieu manifesté dans la chair? Et dans ce cas-là, c’est la justice et l’amour qui auront le dernier mot. Pierre répond « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », Jésus dit à Pierre « Je te donne les clés du royaume des cieux. » En d’autres mots, « en moi tu as trouvé la clé, la clé du royaume, la clé de Vie. » Si tu as cette clé, Jésus ajoute, ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux ». En d’autres mots, ce que tu as découvert en moi, tu vas voir que ça tient vrai pour le reste de l’univers: mêmes lois dans le ciel et sur la terre, mêmes lois au fond de l’univers qu’il y a dans ton propre corps.

        Maintenant, en un 3e point, un avertissement: rappelons que Jésus n’a jamais assimilé le royaume à l’Eglise. Si le royaume est le salut, l’Egl n’en est que l’agent. Si le royaume est Absolu, l’Egl n’est que relative, parce qu’elle est constituée d’éléments – d’humains – seulement relativement valables. Je donne donc ma loyauté au royaume, mais à l’Egl seulement pour autant qu’elle se conforme au Royaume. Quand l’Eglise se fait l’égal du royaume, elle s’entraîne dans une logique fatale: elle doit se déclarer infaillible; mais l’histoire montre bien que lorsque l’Eglise se déclare infaillible, la seule chose infaillible chez elle, c’est sa faillibilité. Donc l’Eglise n’est pas le royaume.

4e caractéristique du royaume : il se passe en 3 temps, ce que rappelle la liturgie de la Ste Cène dans la phrase : Celui qui est, qui était, et qui vient. « Celui qui est » est mentionné en premier, car le Christ incarne aujourd’hui le Royaume dans le présent que nous vivons. Mais il était, le royaume, était « préparé depuis la fondation du monde », en tant que méthode et loi universelle selon laquelle fonctionne le monde. Ms il est en même en train de venir. Le Roy vient graduellement dans l’évolution de la pensée des hommes et des femmes, quand ils le reçoivent, en laissant changer leurs pensées. Silencieux comme l’aube au matin, ou comme la levure qui fait monter la pâte, poussant comme la graine de moutard en donnant des résultats surprenants; se développant comme l’épi de maïs – d’abord l’herbe, puis l’épi, puis le grain tout formé dans l’épi.

Jésus observait souvent ce processus graduel, mais il annonçait aussi la venue subite, catastrophique, apocalyptique du Royaume. Des récentes découvertes des évolutionnistes suggèrent que parfois il y a des sauts dans l’évolution des espèces, ça peut venir très vite, des événements qui changent l’état des choses

Ms encore une fois, le plus important, pour nous, dans notre quotidien, c’est que le Royaume est.

Alors, mon dernier point, et ça peut vous surprendre: c’est que nous n’avons pas à construire le royaume. Car si nous pensons que le royaume de Dieu est un état qui dépend de nos efforts, que nous devons nous efforcer de construire, c’est un idéal, une utopie. Avant la révolution bolchevik, le grand écrivain russe Leo Tolstoï a écrit un livre « Le royaume de Dieu est en vous » où il prône une non-violence absolue et le dépouillement du pouvoir et des richesses. Ce livre a beaucoup influencé Ghandi. Mais malgré sa perspicacité, Tolstoï baigne dans un désillusionnement, parce que la réalité, qu’il déplore, reste tellement loin de l’idéal.

Tandis que ce que j’essaie de dire ce matin, c’est le contraire; que le royaume de Dieu n’est pas un idéal, mais un fait inscrit dans la réalité; qu’au lieu de le construire, nous le découvrons et le recevons comme un trésor caché.

Quand l’apôtre Pierre a reçu, a saisi, la clé du royaume, quand il a compris Jésus, l’observation la plus percutante qu’il pouvait faire contre les gens de son temps, ces foules qui avaient voulu la mort de Jésus, c’est qu’ils étaient une « génération perverse. » Le sens littéral de pervers est tordu, comme une ligne de pêche pleine de nœuds, un chemin qui ne mène nulle part. Pierre voyait ts ces gens à la dérive, errant vers leur propre destruction. Mais cette destruction même contribue à la venue du royaume – car, c’est la dure réalité – c’est l’élimination de tt ce qui va contre, de tt ce qui résiste au schéma directeur de l’univers. Dieu établit son règne même à travers l’autodestruction des hommes. L’humanité essaie de vivre sans Dieu, ou bien de façon contraire à l’exemple du Christ, et ne peut pas. ça ne marche simplement pas.

En contraste, Colossiens 1. 12Remerciez avec joie Dieu le Père : il vous a rendus capables d’avoir part aux biens qu’il réserve dans le royaume de lumière à ceux qui lui appartiennent. 

 

 

 

Donne-nous notre pain de ce jour                                                      Genolier, 27 février 2011

 

 

Lectures bibliques :           Matthieu 6,24-34  / Chant : Vitrail 44 / Luc 11,5-13

 

Prédication Le pain

Je vous propose d’entrer doucement et simplement dans la signification de la phrase « Donne-nous auj notre pain de ce j », en l’élargissant par le biais de quelques enseignements de Jésus au sujet des besoins quotidiens tels le pain, et ensuite de considérer qqs réalités complexes qui en découlent.

D’abord, dans une si courte phrase, notons le dédoublement aujourd’hui et de ce jour. « Pain de ce jour » est un rappel des choses simples qui ne durent pas dont on a besoin donc d’une nouvelle provision chaque jour. Une caresse entre époux, ça ne dure pas – il faut la refaire chaque jour.  Jésus nous dit d’avoir confiance et de ne pas demander une provision pour la semaine prochaine ou pour l’année prochaine, mais juste pour d’aujourd’hui. C’est une grande leçon qui doit contrebalancer l’inquiétude de l’avenir lointain. Oui, il faut prévoir nos vieux jours, mais quel effet les médias ont-elles sur nous quand elles crient haut et fort que notre caisse de retraite ne va pas suffire? Jésus ne condamne pas la sagesse de la prévoyance. Impossible qu’il aurait condamné la Crois rouge, l’assurance ou la caisse de retraite. Mais il aurait certainement avoir quelque chose à dire sur l’obsession moderne des affaires et de la consommation. Dans ce passage de Matthieu, pas moins de 5 fois nous dit-il « ne vous inquiétez pas ».

2° Soulignons le petit mot « notre ». Il ne s’agit pas de mon pain, mais du pain pour tous. Faut-il le rappeler? Nous en reviendrons. Comme Jésus nous apprend à prier « Notre Père », il nous apprend aussi à penser à « notre pain ». Les 2 sont inséparables. Dans le passage de Matthieu, Jésus dit recherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice et tout le reste viendra. La justice sociale est une affaire d’étiquette culinaire. Une petite dame était à table, prête à manger lorsqu’elle a entendu à la radio quelqu’un annoncer du « chômage et une dépression économique certaine » et elle a instinctivement prié : « Pardonne-nous notre pain de ce jour ». Elle avait raison, n’est-ce pas? Rappelons les disciples sur le chemin d’Emmaüs : c’est lorsqu’il a partagé le pain qu’ils ont reconnu Jésus. Au fond, notre prière est une demande que Jésus préside à la table mondiale.

3° Cette semaine j’ai demandé aux enfants au CE : si, comme Jésus dit, notre Père céleste sait de quoi nous avons besoin avant de lui demander, pourquoi devons-nous alors lui demander ces choses? C’est subtile, n’est-ce pas? Mais un enfant a quand même répondu ceci : « Il va savoir que nous lui demandons, ça va lui plaire, que nous lui les demandons. » Le fait même de demander nous rappelle que, ultimement, nous sommes dépendants. C’était une révélation aux enfants d’apprendre que tout n’est pas leur dû. 

 4° Pour ce 4e point je me réfère au passage dans Luc. C’est un merveilleux encouragement pour les jeunes d’auj et pour nous tous, ce verset : Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira.

 Mais ce qui me fait arrêter, c’est la fin de ce passage : 13Si donc vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il à ceux qui le lui demandent l’Esprit Saint. » 

Jésus parle de pain, de poissons et d’œufs et tt d’un coup il fait un transfère complet dans le registre spirituel.

En fait, les biblistes supposent que c’est l’évangéliste Luc qui met « l’Esprit saint » dans la bouche de Jésus, qui, selon le parallèle dans l’évangile de Matthieu, avait dit « bonnes choses ». Que Jésus enseignait ici la persévérance dans la prière. Mais alors c’est Luc qui aurait réinterprété le message pour dire que Dieu n’est pas un boulanger céleste mais un Père céleste. Que ce n’est pas que nous obtiendrons en insistant tout ce que nous demanderons – de folie ou de luxe – mais que notre demande doit s’accorder avec les valeurs spirituelles, càd la volonté du Père céleste.

Cela nous ramène à la conclusion de Matthieu : Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice.

La première image sur vos dépliants reflète la simplicité de l’enseignement de Jésus, et même que Jésus, Verbe faite chair, Parole vivante, et Pain, sort du texte écrit plus beau encore que les fleurs des champs, plus confiant que les oiseaux du ciel. Mais l’autre image, photo prise en Egypte en 2008, fait le lien entre pain et justice. Pendant que le goût du pain que nous allons manger à midi met de l’eau à notre bouche, prenons quelques minutes pour considérer notre prière « donne-nous auj notre pain de ce jour » dans la lumière des grands événements dans le monde arabe ces dernières semaines.

Le boulanger s’appelle Ibrahim et il est en train de crier à ces dames – « dehors, dehors, je ne vend rien à vous ». Ce pain est subventionné par l’état, donc, ce n’est pas cher. Néanmoins, comme 45 % de la population de l’Egypte- ça fait 40 million de gens – vivent sur 2 Frs par jour, acheter son pain peut être une affaire violente, avec des cris de gueule et des coups de coudes, où des enfants se baissent pour arriver au comptoir en esquivant les baffes des mains des adultes. En résumé, 14 million d’individus en Egypte aujourd’hui n’obtiennent pas leur pain quotidien. 

« Ce qui n’a pas changer en Egypte depuis 50 ans ne va pas mtnt changer », dit Ibrahim. Ms ce n’est pas clair s’il parle du chaos devant lui ou du pain bon-marché qui se cuit derrière lui. Le problème avec le pain bon-marché et subventionné, c’est toute la corruption systémique qui y est liée.

Comment réparer un système qui nourrit tout de même 80 million de personnes sans créant tout un désordre social? Voilà le défi pour ce boulanger diabétique et fatigué et pour tout le pays.

Le mot pour pain dans la langue Arabe de l’Egypte est « aish », qui veut dire littéralement « Vie ». Le mot vie, appliqué au pain, donne à cet élément quotidien une qualité mystique.

Egypte a commencé à subventionner les aliments de base pendant la 2e guerre mondiale et n’a jamais arrête depuis. Lors d’un essai en 1977, il y a eu des révoltes. Les Egyptiens ne sont pas connus d’être explosifs, mais attention quand ils entendent qu’on va augmenter le prix du pain – comprenez bien le prix de la vie.

Donc le système de subventions continue. Le gouvernement a dépensé plus pour les subventions que sur la santé et l’éducation. Mais la corruption endémique à ce système mine la confiance des gens en leur gouvernement, ça décourage l’investissement et encourage l’éthos de chacun pour soi. Un homme qui travaille pour le secteur gouvernemental de l’approvisionnement dit que la corruption est la pire dans son secteur. Son travail est d’aller aux boulangeries pour vérifier que la farine bon-marchée du gouvernement est utiliser pour faire le pain bon-marché et qu’il est vendu au prix juste. Le problème, c’est que le boulanger achète 25 livres de farine pour à peu près 1 F 50. Mais il peut tout de suite le revendre sur le marché noir pour 15 Frs. Si l’inspecteur peut vérifier qu’au contraire, le boulanger a bien utilisé la farine pendant une période de 3 mois, ce boulanger reçoit presque 3.000 Frs de retour sur son investissement – mais il doit le partager avec l’inspecteur dont le salaire n’est que 40 Frs par mois.

Plus récemment, la corruption a encore augmenté à cause de l’augmentation mondiale des prix de blé et d’autres céréales.

Bien sûr il n’y a pas que le pain: il y a beaucoup de facteurs tous liés entre eux qui ont fait que les peuples arabes se sont soulevés ces dernières semaines. Mais aussi bien qu’en Tunisie qu’en Algérie, le prix du pain, que ce soit lié à la corruption ou simplement aux prix réglés, paraît-il, a été un problème depuis des années et des années.

Enfants, nous riions à la reine Marie-Antoinette, qui, complètement ignorante de la faim des foules et de l’esprit de révolution qui allait en grandissant, a déclaré « Ben, s’ils n’ont pas de pain, ils peuvent manger du gâteau ». J’ai lu un rapport étonnant, de l’Algérie, de 2010, qui dit que depuis 10 ans 3,500 boulangers ont fermé boutique et que beaucoup des 13,000 boulangers restants ont diversifié leur produit en gâteaux et pâtisseries, simplement parce que le prix des pâtisseries n’est pas réglé comme c’est le cas du pain. Mais qui veut une pâtisserie avec sa soupe?

Le dernier point que je soulèverai à propos du pain et des soulèvements des peuples, c’est les changements climatiques. Mais oui, les experts parlent de l’insécurité alimentaire comme une cause de malaises et de troubles civils.

En conclusion, Jésus, il me semble, nous exhorte de prendre au sérieux notre prière « Donne-nous notre pain de ce jour » en prévoyant non pas des réserves pour nous-mêmes, mais en œuvrant en tout, dans nos choix politiques et alimentaires, en nos attitudes personnelles et nationales, pour que le pain puisse être partagé et béni.

 

 

 

Pardonne-nous nos offenses                                                             Trélex, 6 mars 2011

 

Lectures bibliques :           Matthieu 6,12;14-15

Matthieu 9,2-8

Matthieu 18,23-35

Le Pardon 

Ce qui est absolument unique à notre foi chrétienne, c’est son sens très développé du pardon. Ici nous avons 3 passages où l’év’ste Mt nous donne l’enseignement de Jésus à ce sujet. Chacun des 3 utilise un autre terme pour la chose à pardonner : offenses dans la prière, péchés dans le récit du malade, et dette dans la parabole.

Parlant d’abord, donc, de vocabulaire, nous verrons comment la dette est comme le péché, puis le lien inéluctable entre pardon donné et pardon reçu, et finalement le rôle important de Jésus et de la croix pour le pardon des offenses.

 Peu importe le mot choisi, le sens est clair : un offense c’est l’échec du devoir de quelqu’un.

Lors de notre dernière rencontre du culte de l’enfance à Trélex, tous les enfants et monitrices ont signé une charte. Cette charte est devenue nécessaire pour des raisons de discipline. Ms j’étais étonnée lorsqu’un enfant à proposé qu’il y ait des punitions pour non-respect de la charte! Quand il m’a vu un peu hésitante et perplexe devant l’idée de punir, il a dit, « oui, tu sais, des punitions, des gages. » « Des gages? » Avec les mamans présentes, ttes anglophones, nous nous demandions s’il y avait un sens au mot gage que nous ne connaissions pas ou bien si l’enfant a simplement mal utilisé le terme. En préparant ce culte, j’ai compris que le lien qu’il faisait entre punition et prêt à gages nous mène directement dans le thème d’aujourd’hui.

Dans la loi des Juifs, dans l’AT, il y a beaucoup de règles touchant aux prêts, aux créanciers et aux emprunteurs, ce qui devait, en principe, empêcher l’usure. Mais ce n’était pas exceptionnel de devoir payer jusqu’à 30 ou même 50 % d’intérêt sur un prêt. Et quand on ne pouvait pas payer, on pouvait être mis en prison ou même « vendu » comme esclave. Dans la parabole, l’homme endetté était déjà un esclave (c’est la même chose que serviteur), mais sûrement un grand satrape, un personnage important dans la maison du roi, parce que sa dette, lié probablement à un prêt, était énorme. Quelque chose comme 10 million de francs.

La parabole dans ce 18e ch de Matthieu vient comme une conclusion dramatique à tout un enseignement : cet homme qui est gracié d’une si grande dette est le même à qui Jésus avait fait référence dans les vs précédents – celui qui scandalise ou qui méprit un petit enfant, celui qui s’en fiche de la brebis perdue, celui qui lui-même a déjà été pardonné 7 fois 70. Le contraste ne peut pas manquer de nous frapper: lui totalement libéré d’une si grande dette quand tout ce qu’il demandait de son créancier était un peu de temps et de patience, lui le même qui refuse de libérer un autre qui lui doit trois fois rien.

Jésus situe l’importance de pardonner les uns les autres dans le contexte d’un paiement d’une énorme dette que nous avons envers Dieu. Clairement, une dette n’est pas nécessairement un péché, mais dans le NT, dette devient synonyme de péché. Pt-êt parce qu’il y a tjrs un risque d’insolvabilité quand on prête ou emprunte. Et l’horreur de l’insolvabilité doit être pareille au sentiment accablant de culpabilité.

Il y tout de même une différence entre une dette et une offense ou un péché: On peut résoudre une dette, même avec intérêt; mais l’humanité n’est pas capable de résoudre le problème du péché. Quelqu’un a dit que le pardon du péché n’est que le refuge des pauvres, qu’il faut payer sa dette. Mais il n’a pas dit comment la payer. Le problème, c’est que si un homme agit honorablement aujourd’hui, ça n’efface pas ce qu’il a fait de déshonorable hier, dont les conséquences ont déjà coulé comme de l’encre dans de l’eau. Qui peut réparer les fautes du passé? Qui peut purifier la mémoire individuelle ou collective? Voilà l’histoire des familles et des civilisations, les longues chaines d’événements produisant encore de nouvelles rancunes, de nouvelles guerres. Contrairement au film de fantaisie – Retour vers le futur – personne ne peut aller changer ce qui est arrivé dans le passé. L’argent peut irradier complètement une dette mais certaines marques du péché resteront tjrs sur le corps d’un homme, sur son esprit, et dans l’esprit de son voisin qui se manifeste en méfiance. Et cela même si la pénitence du fautif peut l’amener vers plus de discipline et donc vers un gain ultime.

Du temps de Jésus, la maladie était généralement vue comme une conséquence du péché. Même encore aujourd’hui, on peut entendre quelqu’un crier « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça? » – et quelquefois sûrement il y a un vrai lien cause et effet entre ce qu’on a fait de pas bien et l’état dans lequel l’on se trouve.

Dans cette logique, alors, la guérison peut dépendre du pardon. Qu’est-ce qui se passe quand Jésus déclare le pardon instantané de ce paralytique? Son entourage le charge de blasphème. Ce n’est pas, pour eux, que le pardon n’ait pas d’importance pour le paralytique; ils croient autant que Jésus en la grâce de Dieu. Mais aucun rabbin ne ferait la déclaration d’absolution comme Jésus a fait. Le Messie lui-même n’aurait pas octroyé ce droit. Aux vs 5 et 6, l’argument de Jésus, c’est que s’il peut guérir l’homme, ce sera la preuve que Dieu a pardonné cet homme, donc, Jésus a raison de déclarer son pardon. Et donc nous aussi, dit Jésus, nous avons le droit de déclarer le pardon les uns des autres. Non pas en assumant le rôle de Dieu, comme pensent les scribes autour de Jésus, mais parce que nous avons nous-mêmes connu la grâce, la libération et le pardon de nos propres fautes. Pour cette raison, la déclaration de l’absolution du péché, la parole de grâce, fait partie de la liturgie chrétienne, mais ne figure pas dans la liturgie juive. Pour nous il ne peut pas y avoir un privilège plus important que cette médiation de pardon que nous avons connu nous-mêmes. Encore une fois, pas en tant que gens meilleurs que les autres, mais au contraire, aussi mauvais ou encore pire, mais pardonnés.

Et voilà le lien inéluctable entre le pardon que nous demandons à Dieu et le pardon à donner à ceux qui nous ont fait du tort. Pouvons-nous ne pas pardonner, si nous calculons notre propre dette? Dieu ne peut pas pardonner un homme qui ne pardonne pas parce que cet homme ferme la porte au pardon. Le pardon de Dieu peut entourer toute sa maison, mais il ferme la porte pour que ça n’entre pas chez lui. Il n’a pas d’humeur à ça, au pardon. 

Il y a une légende concernant le peintre Léonardo da Vinci, qui raconte que da Vinci était à Milano, en train de peindre le Dernier Souper. Et sur les épaules de Judas, il a peint le visage d’un de ses ennemis, un peintre concurrent. Mais après, il n’arrivait plus à trouver un visage pour le Christ. Il avait beau chercher, dans sa mémoire, dans son esprit, mais le visage du Christ ne lui venait pas. Jusqu’à ce qu’il a effacé le visage de son ennemi des épaules de Judas et repeint un autre dessus. Et cette même nuit-là, dans un rêve, il a retrouvé le visage du Christ.

Le pardon est possible seulement chez la personne qui est assez moralement sensible et peiné par la faute d’autrui qu’elle est prête à tout faire, tout donner, tout supporter pour que le malfaiteur puisse être récupéré, rétabli dans sa vie. Seulement Dieu a pu faire cela pour l’humanité, sur la croix, en Jésus. Mais la plus grande tragédie de toute l’histoire du monde, c’est que cette croix, comme une épée de justice divine exécutée sur la terre, devenu signe de pardon pour nous, est devenu le contraire pour d’autres : signe de domination et de violence depuis mille ans.

Ça, ça fait mal, la croix qui dit à moi tout l’amour et la grâce de Dieu et aux autres tout le mal que mon côté leur a infligé. Dans le monde, comme dans nos familles ou entre voisins, nous aimerions parfois, comme dit ce dialogue sur le Notre Père, la vengeance, mais la vengeance ne nous fera aucun bien. Ce que nous voulons dans notre tréfonds, c’est la paix! Cela ne peut que nous empresser de nous adhérer toujours plus à la prière de Jésus, pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.

 

 

Ne nous soumets pas à la tentation mais délivre-nous du mal           Givrins, 13 mars 2011

 

Lectures bibliques :      Matthieu 6, 9-13

Jacques 1, 1-4 et 12-16.

Prédication Dieu, tente-t-il?

 

Ainsi, après 6 semaines, nous arrivons à la dernière pétition du Notre Père. Les 3 premières concernent Dieu – son Nom, son royaume, sa volonté; les 3 autres concernent l’homme et ses 3 besoins – le pain, ses besoins matériels; le pardon, son besoin spirituel de paix; et auj un besoin sur le plan moral: la délivrance du mal. Toutes les autres 5 pétitions nous élève le regard, et fait appel au meilleur de notre foi et de nos idéaux. Puis vient cette dernière qui regarde plutôt vers le bas, presque comme si ici Jésus soit condescendant envers nous.

 

Le premier aspect problématique de cette phrase dans la prière est évidemment la pensée que Dieu puisse délibérément nous induire dans la tentation. On n’a qu’à regarder la diversité des traductions pour avoir une idée du malaise qu’on a avec cette phrase :

 

ne nous expose pas à la tentation,

ne permets pas que nous soyons tentés.

Ne nous laisse pas entrer dans la tentation 

13ne nous fais pas entrer dans l’épreuve,

13et ne nous conduis pas dans la tentation,

 

Je me demande pour combien de personnes cette phrase reste simplement énigmatique et pour combien elle paraît carrément perverse. Une dame a exprimé son doute comme ceci : « Mon père m’aimait et MON père ne m’a jamais tenté de faire du mal. Alors je ne peux pas croire que Dieu notre Père ferait cela. »

 

En effet, un regard en tout cas superficiel du reste de l’enseignement de la Bible donne à penser que ceci ne colle pas avec le reste. Les plans et les buts de Dieu pour nous concernent plutôt notre sanctification. Soyez saints comme votre père céleste est saint.

 

Et pourtant, le chemin vers la sainteté n’est pas sans épreuves et tentations – c’est plutôt par le passage à travers de telles choses que nous grandissons dans la foi. L’apôtre Jacques dit : considérez-vous comme très heureux quand vous avez à passer par toutes sortes d’épreuves ; 3car, vous le savez, si votre foi résiste à l’épreuve, celle-ci produit la persévérance. 

 

Mais dans ce cas, un 2e aspect problématique se pointe : si les épreuves et les tentations sont bonnes, sont une chose nécessaire, pourquoi devons nous demander à Dieu de les enlever de notre chemin?

 

Voyons mtnt ce que dit vraiment la prière. Le mot grec peirasmos peut dire 2 choses : tentation comme quand on est induit en erreur ou séduit par le péché; et épreuve ou difficulté comme quand sa foi ou sa fidélité est mise à l’épreuve. Le mot paraît 21 fois dans le NT mais seulement une fois où le sens est clairement tentation vers le péché. Ici, comme dans tous les autres cas sauf une, c’est le sens de l’épreuve de la foi ou de la fidélité à Dieu.

 

Dans la prière, il est essentiel de souligner que nous ne demandons justement pas que Dieu enlève les épreuves de notre chemin. La vie sans épreuves n’existe pas. La prière reconnaît donc l’existence d’épreuves et de difficultés, mais dit, comme l’homme qui priait : « Dieu, je ne demande pas d’enlever cette montagne, mais slmt que tu me donnes la force de la franchir.

 

La substance de notre prière, en fait, donc, c’est que nous ne tombions pas dans les diverses épreuves et difficultés de la vie; que nous ne nous noyions pas dans un océan d’existence obscure; que nous ne nous écroulions pas sous le poids des fardeaux du travail ou de la famille; que nous ne soyons pas consumés dans le creuset de la vie mais purifiés et renforcés comme dans le feu du fondeur.

Le théologien allemand Dietrich Bonhoeffer a écrit un petit livre perspicace avec pour titre « Tentation ». Il dit qu’il y a 2 types de personnes qui ne peuvent pas comprendre cette prière. Le premier, c’est celui qui cherche la confirmation de sa force dans l’aventure, dans la lutte, dans sa rencontre avec l’ennemi. « Si vous ne risquez pas votre vie, jamais vous ne la gagnerez ». Seule une vie qui va jusqu’au risque de la mort est une vie gagnée. Lisant cela, j’ai pensé tt de suite aux jeunes gens d’auj qui pratiquent les sports qu’on appelle extrêmes ou des jeux dangereux tels « le foulard ». L’autre type, c’est l’homme du devoir dont la prière quotidienne est « Expose-moi à la tentation, afin que soit mise à l’épreuve la force du bien qui est en moi.

 

Le chrétien doit comprendre, au contraire, que la tentation ne signifie pas mise à l’épreuve de la force, mais perte de toutes les forces, être livré sans défense au Malin, puisque le propre de la tentation au sens biblique du terme est dans le fait effroyable auquel je ne puis rien changer, que toutes mes forces se retournent contre moi. Oui, je cite, toutes mes forces, précisément les meilleures et celles de ma foi, sont tombées entre les mains de la puissance adverse et me font la guerre. Comme si Dieu m’abandonne pour un instant, je suis au désert, et le diable ait le champ libre.  Sachant donc que nous ne sommes pas sans cesse munis contre toute épreuve, il faut prier aux heures où nous sommes préservés et demander à Dieu de nous épargner l’heure de la tentation.

 

Ensuite Bonhoeffer dit que dans la Bible il n’y a que 2 récits de tentations – celle d’Adam et celle du Christ, c’est-à-dire la tentation qui aboutit à la chute de l’homme et celle qui aboutit à la chute de Satan. Toutes les autres tentations humaines se ramènent à ces 2. Ou bien l’Adam qui est en nous est tenté: nous doutons s’il n’y a pas un autre dieu que Dieu en doutant de sa parole, à l’instar du serpent  « Est-ce que Dieu a vraiment dit…? et alors c’est notre chute. Ou bien Christ en nous est tenté: dans la tentation de Jésus, il ne reste rien que la PAROLE ET LA PROMESSE DE Dieu; non pas une force qu’il possède en propre ni la joie de combattre le mal. Il ne reste que la force et la victoire de Dieu, la Parole qui ravit à Satan sa puissance. et c’est la chute de Satan. Le passage de la tentation de Jésus termine avec cette magnifique phrase : « alors le diable le laissa ».

 

Quelle délivrance du mal! Quelle joie! Quel soulagement pour ceux qui ont connu une telle délivrance. Alors, voyons, pour conclure, la dernière ligne de la prière : délivres-nous du mal. Encore une fois on voit de l’ambigüité dans les traductions.

délivre-nous du Mauvais.  Français courant

du Malin. Colombe

du Tentateur. TOB

libère-nous de l’esprit du mal.” Parole de Vie

 

A notre époque il nous est sûrement préférable de parler d’un esprit du mal que d’une personnification du mal, le Malin. Il y a assez de jeunes gens qui flirtent avec le diable, comme il y a des gens qui voient partout des démons à exorciser. Mais bcp plus de gens auj sont simplement trop blasés par la présence du mal et ne voient aucun besoin de délivrance. Combien de gens de notre église vaudoise ne supporte pas qu’on parle du péché, alors comment voulez-vous qu’on parle du besoin de la délivrance du mal! Pour la plupart nous pensons que nous sommes essentiellement des bons gens et nous pensons mal seulement les actes les plus épouvantables.

 

Il est bien donc de conclure en rappelant que le contexte de toutes ces pétitions est notre croissance spirituelle, notre sanctification, ce qui est la volonté de Dieu pour laquelle nous avons priés au début. Et comme chacune des pétitions, celle-ci n’est pas sans défi. Voulons-nous sérieusement nous engager dans la lutte entre le bien et le mal? Quelle est la mesure de notre foi? Comment allons-nous faire face aux épreuves et aux tentations? Nous ne le savons pas, alors, jusqu’à ce jour, il nous faut prier encore plus urgemment « Ne nous soumets pas à la tentation mais délivre-nous du mal ».